En quoi consiste le
gavage ?
Il s’agit de faire
manger (très souvent sous la menace ou par la force physique) de grandes
quantités de nourriture riche en calories prises par doses régulières aux
filles et jeunes femmes. En général, le lait de chamelle et de vache constitue
la principale nourriture. Ce lait peut également être accompagné de nourriture
relativement liquéfiée comme la bouillie de mil achetée à l’occasion des
pérégrinations de la famille (nomadismes)[1]. Le tout est de favoriser
le développement de l’embonpoint chez la jeune fille afin qu’elle corresponde
aux « normes de beauté » traditionnelles de la société maure (les arabes
mauritaniens, majoritaires dans le pays).
Quel est le but visé à travers le gavage ?
En termes de
critère de beauté recherché dans la société maure – et qui s’est largement
diffusé dans les autres ethnies de la Mauritanie, les « rondeurs » de
la femme s’avèrent un élément essentiel. Odette du Pigaudeau (2005)[2] avait remarqué que « Cet embonpoint, déjà apprécié au XI et XVI siècles, est
demeuré un canon de la beauté maure ». On parle ainsi de Valha
(la gracieuse), la belle
en Hassanya (une des langues
mauritanienne)[3].
En plus de
représenter les plus belles aux yeux des hommes – lesquels sont, eux,
généralement assez minces, se déplaçant beaucoup dans des conditions d’aridité
climatique – les grosses femmes mauritaniennes constituent également un
indicateur de la richesse du mari, après avoir été un indicateur de la
situation sociale de ses parents, en termes d’importance de leur troupeau
(capacité d’entretenir sa famille). S’opère ainsi un jeu d’alliance fondée sur
l’image présentée tout autant par la famille d’origine que le foyer de
destination en termes de statut et de prestige social.
Dès lors, une femme
maigre aura du mal à trouver un mari et fera l’objet d’une forte « pression
sociale ». Certaines se retrouvent obligées de s’installer en ville ou
d’utiliser des produits pharmaceutiques (Longifen, par exemple), afin
d’accélérer le processus de prise de poids, faute de supporter le gavage.
La tradition du mariage précoce comme soubassement
Cette pratique est
liée à une tradition: les filles ont tendance à se marier à un très jeune âge
(12-14 ans) ; elles doivent ainsi se présenter avec un physique
« avantageux » avant l’évènement.
Généralisation de la pratique du gavage ?
Avec les pressions
internationales, le gavage est maintenant prohibé dans la loi mauritanienne.
Toutefois, si dans la capitale et dans le Nord mauritanien (Nouadhibou) la
pratique est résiduelle – ou est simplement moins visible, par contre, dans les
régions du Sud et de l’Est (et surtout dans les zones rurales), la nécessité de
favoriser le mariage des filles ralentit les changements de comportements.
Institutionnalisation du gavage
Tout comme
l’excision, il existe des femmes spécialisées dans le gavage des filles.
Généralement installées hors des villes, ces femmes présentées comme des
nourrices sont payées pour recevoir et s’occuper des filles lors des
« vacances » (une ou deux périodes d’hivernage). Celles-ci sont
tenues de manger tout ce qu’on leur donne, au risque d’être physiquement punies
par la nourrice et ses assistants[4].
S’y ajoute la nécessité
de ne pas décevoir sa famille (pression sociale) qui compte sur la
« présentabilité » de la jeune fille pour lui trouver un époux le
plus rapidement possible. D’autant qu’à travers une alliance, la famille reçoit
une dote (généralement, en têtes de bétail), en plus de voir son effectif
allégé, en termes de charges et son prestige social peut-être relevé.
D’après l’Equipe de Recherches sur les Mutilations
Génitales Féminines de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de
l’Université de Nouakchott,
un dicton maure énonce notamment que "La femme n’occupe de
l’attention que ce qu’elle occupe de l’espace"[5].
Conséquences du gavage
L’obésité est
devenue largement observable en Mauritanie. Toutefois, si elle pose de
véritables problèmes de santé (maladies cardio-vasculaires, diabète, entre
autres), pour autant, elle ne semble pas constituer une menace au regard des
représentations liées à la beauté de la femme mauritanienne. Bien au contraire,
c’est l’absence d’embonpoint qui pourrait, hors des grandes villes tout au
moins, empêcher les jeunes filles de trouver un mari.
D’où la difficulté
de lutter contre cette pratique.
Gavage et droits humains
Le 3 juillet
2014, lors de l’examen du rapport de la Mauritanie par le Comité pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes,
la délégation mauritanienne a été interpelée à propos du « gavage » – ou
l'alimentation forcée. La réponse a consisté à déclarer « qu'il s'agissait
d'une tradition héritée du passé qui n'existe plus dans le pays, pas même en
zone rurale, car «aujourd'hui toutes les femmes veulent être fines et
élégantes». Il s'agit donc d'une pratique ancestrale qui est en train
d'être éradiquée »[6].
C’est dans ce
sens que les autorités mauritaniennes rappellent que la Constitution révisée en
2006 interdit « toute discrimination en raison de la race, de la condition
sociale et du sexe ».
Pourtant, les Organisations de la Société
civile (OSC) continuent de dénoncer le fait que « Bien que la Mauritanie
ait ratifié la Convention sur l’élimination de toutes les formes de
discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), l’Etat y a émis une réserve
générale : seuls les articles en concordance avec la Sharia et avec la
Constitution mauritanienne seraient appliqués. »[7]
C’est dire que, même si la pratique du gavage
est de moins en moins visible, il importe de mettre en exergue toutes ses
formes, y compris celles modernes et en zones urbaines. Ceci permettra de
donner un sens au cadre juridique qui se retrouve lui-même plombé par le poids
de la « tradition » et des représentations de la beauté dans la
société mauritanienne.
Pour nombres d’experts des droits humains et la
société civile, la question de l’éducation des jeunes filles et de
l’alphabétisation des femmes pourrait constituer une piste pour libérer la
femme de ce type de représentation. Il restera aussi à sensibiliser les hommes,
surtout dans une société mauritanienne fortement masculinisée, où les fatwas contre certains promoteurs de
l’émancipation des femmes sont souvent brandies comme menaces.
[1] L’ajout de
viande de ruminants est surtout observé dans le gavage des filles adultes qui
n’avaient pu être gavées plus tôt. Chez elles, le gavage se déroule surtout la
nuit. On parle de Elleyliya
très pratiqué au Nord.
[3] Chez la femme mince, l’adjectif valha est généralement utilisé avec
un de ses diminutifs effeilha.
[4] Au
besoin, un instrument nommé Azayar
est utilisé pour punir la jeune fille. Il est constitué de deux bâtons attachés ensemble.
[7] La Mauritanie a ratifié
le Protocole à la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples
relatif aux droits des femmes en Afrique (Protocole de Maputo), mais n’a pas
ratifié le Protocole facultatif à la CEDAW. www.africa4womensrights.org/public/Cahier_d_exigences/Mauritanie-FR.pdf
