J'ai plaisir à partager avec vous une petite réflexion sur la question de la philanthropie en Afrique. A ce stade, il s'agira juste d'une introduction sur cette question. Certainement qu'avec vos feedback, nous pourrons enrichir cet article et approfondir certains points à travers notamment, un regard critique sur l'action philanthropique en Afrique. La philanthropie en Afrique constitue-t-elle un substitut aux
interventions publiques ? Quelles sont les problématiques ainsi que les paradoxes de la philanthropie en Afrique? Quels sont ses effets et impacts supposés ou réels dans ce contexte?
La philanthropie, une forme de solidarité ? Une approche humaniste de contribution à la satisfaction des besoins des moins nantis ? Une démarche de (re)distribution volontaire et non contraignante d’une partie de ses revenus au profit de bénéficiaires totalement étrangers à soi ? « Une pratique (…) de riches soucieux d’apaiser leur conscience », comme se le demandait Antoine Vaccaro du Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie (Vaccaro, 2012)[1] ? C’est quoi au juste la philanthropie ? De plus en plus entend-on parler de philanthropie, avec ses interventions dans divers domaines de la vie et, pratiquement, dans tous les pays, qu’ils soient développés ou en développement. Mais, de plus en plus aussi, cette philosophie ou doctrine de vie apparaît-elle dans une sorte de brouillard qui accroît la peine à la saisir, à la circonscrire et la distinguer d’autres formes de solidarité, de marques de générosité ou d’autres caractéristiques du don, dans la perspective bourdieusienne du concept, c’est-à-dire, sans une intention calculée. Il importe donc de comprendre ce qui caractérise la philanthropie et comment elle est perçue. Il importe aussi de comprendre les motivations des philanthropes ainsi que leurs registres d’action. Par registres d’action, nous entendons les types d’activités, les secteurs investis et les zones d’intervention déterminées par eux.
Ceci nous semble d’autant plus important que, depuis leur accès à la souveraineté internationale, la plupart des Etats africains – ceux subsahariens, notamment – ont bénéficié de l’appui des institutions et de la coopération internationales pour mettre en œuvre leurs politiques de développement. Environ un demi-siècle plus tard[2], le rôle de ces partenaires traditionnels (dont les plus visibles restent la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, à côté de la coopération d’abord bilatérale puis multilatérale) n’a pas grandement évolué. Etant donné la faible capacité de mobilisation des ressources internes pour financer leurs programmes de développement, les Etats africains font appel à l’aide et aux crédits internationaux pour réaliser leurs ambitions. D’où des politiques de développement élaborées avec un quasi blanc-seing desdits partenaires. Avec un ensemble de conditionnalités qui s’y rattachent, créant ainsi une situation de dépendance fortement décriée tant par les opposants à l’impérialisme (contexte de la décolonisation puis de la « guerre froide ») que par les théoriciens de la dépendance[3] (contexte post-indépendance), entre autres.
Une telle situation de dépendance, bien des années plus tard, ne va pas sans soulever quelques interrogations dès l’instant où le regard se pose sur la présence de la philanthropie en Afrique subsaharienne. L’intervention philanthropique en Afrique a-t-elle vocation à promouvoir le développement, ou bien reste-t-elle, avant tout, une œuvre de bienfaisance ? Faut-il la présenter comme un complément voire comme un substitut à la coopération internationale et, surtout, au devoir légitime des Etats, en termes de prise en charge des besoins de leurs populations ? Une telle inquiétude quant à la clarification des espaces d’intervention ainsi que des rôles suscite aussi d’autres interrogations. Dans quelle mesure les Etats africains exercent-ils un « contrôle » sur les actions et les formes d’intervention desdites entités caritatives ?
De par l’importance des moyens financiers mobilisés, de par l’aura et l’envergure internationale de ceux que l’hebdomadaire Jeune Afrique a appelé « ces milliardaires qui croient en l’Afrique », ne serait-on pas interpelé par les propos prêtés à Hadeel Ibrahim[4], fille de Mo Ibrahim et directrice de la fondation créée par ce dernier, quand elle déclare :
« La philanthropie, ce sont des gens qui dépensent de l’argent comme ils en ont envie. (…) La philanthropie est une démarche personnelle, il n’y a pas de comptes à rendre à qui que ce soit. »
Il faut alors se demander comment s’opèrent la surveillance et le contrôle des activités et moyens mobilisés par lesdites fondations. Les Etats africains ont-ils les moyens – voire la volonté – d’exercer une surveillance et un contrôle sur ces fondations ? Le risque, à ce niveau, est non seulement de « transférer » la responsabilité des actions de développement vers des acteurs difficilement contrôlables à leur échelle mais, surtout, de laisser germer et se perpétuer d’autres formes de dépendance, en mettant en relation directe des intervenants extérieurs (sous forme d’électrons libres) et des populations suffisamment vulnérables pour s’exposer à de nouvelles formes d’injonction.
Non pas que tous ces acteurs de bienfaisance aient pour projet d’intervenir sans tenir compte des enjeux in fine pour les populations. Non pas que toutes les fondations soient portées par des intentions non avouables. Il s’agit surtout d’orienter la réflexion autour des principes de responsabilité et d’éthique, en se demandant si les actions menées et les approches mobilisées (les registres d’action) répondent effectivement à ces principes, d’une part. Il s’agit, d’autre part, de s’interroger quant à l’efficacité et les impacts de la philanthropie que beaucoup d’Organisations non gouvernementales (ONG) présentes en Afrique subsaharienne considèrent comme source alternative de financement des projets de développement.
Pour l'heure, essayons de mettre en exergue le concept de philanthropie à travers certaines de ses formes et caractéristiques. Toutefois, nous limiterons notre champ à quelques Fondations intervenant en Afrique subsaharienne. Ceci nous permettra, par la suite, de nous intéresser à leur déploiement dans le contexte africain, partant des figures majeures de la philanthropie (individus, structures) en Afrique. En cherchant ainsi à comprendre ce que fait la philanthropie dans ce contexte, nous pourrons, en dernier lieu, nous intéresser à la portée de cette philosophie de la charité, en termes d’effets, d’impacts. L’objectif pour nous étant d’amorcer une réflexion critique sur l’investissement-engagement du privé dans les approches de développement en Afrique subsaharienne, nous nous limiterons pour ce premier travail à présenter un certain nombre de Fondations intervenant en Afrique, avec les problématiques que suscitent leur démarche et leurs activités.
De plus en plus émergente et visible en Afrique, la philanthropie se présente sous des formes suffisamment distinctes pour, parfois, créer des confusions dans l’engagement humanitaire ou les actions de développement. Mais aussi des confusions dans ce qui relève de l’intervention ou une réponse ponctuelle à un problème survenu dans telle ou telle partie du continent, d’une part, et des engagements plus formalisés et soutenus d’accompagner des communautés – à travers divers intermédiaires – face à des préoccupations considérées comme fondamentales pour la lutte contre la pauvreté ou la réduction de leur vulnérabilité, d’autre part.
Ainsi voyons-nous divers acteurs philanthropiques avec des approches qui ne se distinguent pas toujours les uns des autres.
I-
FONDATIONS ET ACTIONS DE
BIENFAISANCE EN AFRIQUE
La
Fondation Bill & Melinda Gates
Elle a été créée en 2000 et intervient dans les domaines de la santé et
l’éducation. La stratégie principale de la Fondation Gates consiste à mobiliser
des personnalités d’envergure internationale en vue d’accroître les ressources
(« effet de levier ») et de développer des synergies dans les
interventions. En 2014, elle a dépensé 3,9 milliards de dollars[5].
Malgré une présence fort saluée en Afrique, notamment au travers de son
investissement dans la lutte contre le paludisme
(Programme Roll back Malaria), la
Fondation Gates fait l’objet de beaucoup de controverses. En effet, en tant
qu’investisseur, Bill Gates appuie fortement le développement des activités de
multinationales comme Monsanto, connue pour sa forte promotion des organismes
génétiquement modifiés (OGM)[6].
Cette forme d’investissement dans le secteur agricole, la Fondation ne la nie
pas (elle a investi 23,1 milliards dans Monsanto, selon l’hebdomadaire jeune afrique, op. cit. p27) qui la justifie par sa volonté de
« fournir aux agriculteurs une variété de solutions possibles et pas
d’imposer des solutions ».
Ses investissements dans le secteur pétrolier nigérian ne sont pas non
plus exempts de critiques, compte tenu du fait que, dans le Delta du Niger, la
destruction de l’environnement et la dégradation des conditions sanitaires des
populations locales sont fortement décriées.
La Fondation
Dangote
Créée en 1993 par le milliardaire Nigerian Aliko Dangote (secteur
cimenterie ; homme le plus riche d’Afrique selon le classement de Forbes, avec 21,6 milliards de dollars
en 2014), cette fondation qui était très
peu audible il y a encore dix ans, s’investit dans les domaines liés à
l’accès à l’eau potable et à la santé. C’est en ce sens qu’elle est en
partenariat avec la Fondation Bill & Melinda afin de lutter contre la
poliomyélite.
La Fondation apporte aussi des appuis ponctuels, notamment suite aux
catastrophes naturelles (fortes inondations) survenues au Nigeria, en 2012.
La Ford Foundation
Elle est l’une des premières structures philanthropique à avoir investi
le continent africain, puisqu’elle y est depuis 1962. La Fondation Ford a été
créée en 1936.
« The Ford Foundation has invested
nearly $300 million in Eastern Africa since 1962, helping to lay a foundation
for democracy by supporting the growth of civil society, advancing women’s
rights, developing leaders in key sectors, and strengthening government.
Today the foundation provides some $12 million
each year to support institutions in Kenya, Uganda and Tanzania that are
working for a freer, fairer and more prosperous East Africa.[7] »
Au-delà de l’Afrique de l’Est, la Fondation est présente dans d’autres
pays du continent, notamment à travers le secteur de l’Education où elle offre
des bourses visant en priorité l’accès des filles à l’enseignement supérieur.
La Fondation Motsepe
C’est le Sud-africain Patrick Motsepe et son épouse qui ont créé cette
fondation éponyme[8]. Ses
domaines de prédilection sont le renforcement des capacités économiques,
l’éducation, la santé et les sports. A travers l’initiative « Sanlam Kay
Motsepe Schools Cup » mise en place en 2004, la Fondation a déjà dépassé
les 400 000 dollars de récompense.
Quid de la Fondation Open Society
du financier Georges Soros ? Ses interventions en Afrique concernent
principalement les questions de démocratie. Une des critiques faites sur elle
porte sur le fait qu’elle ne présente aucun bilan au public. Et, si l’on en
croit Jeune Afrique, sa directrice
pour l’Afrique de l’Est, Binaifer Nowrojee, soulignait que« l’organisation
n’a pas d’outils pour mesurer la réussite ou l’échec d’un projet » même si
elle dispose « d’un gros tas d’argent ».
D’autres Fondations sont également bien présentes en Afrique. C’est le
cas de la Fondation Mo Ibrahim qui s’intéresse aux problématiques de formation
de ressources humaines de qualité, aux questions de gouvernance et de
Leadership. Chaque année, en principe, elle prime une personnalité africaine
ayant brillé autour de ces aspects[9].
Il y a aussi la Fondation Danjuma de l’ancien ministre nigerian de la
Défense, Theophilus Danjuma (santé et éducation) ; celui de son
compatriote Tony Elumelu (développement du secteur privé) ; celui du
Sud-africain Tokyo Sexwale (développement du secteur privé aussi).
Et bien d’autres encore, qu’elles soient fondées par des Africains ou
par d’autres personnalités internationales.
II-
Autres
organisations ou initiatives caritatives
L’Africa Global Initiative
Mise en place par l’ex-premier ministre britannique Tony Blair,
l’« Initiative pour la gouvernance en Afrique[10] »
constitue plutôt un cadre où les investisseurs et les donateurs peuvent
disposer de conseils et de supports techniques sur les questions de
gouvernance.
Ses interventions sont davantage centrées sur des pays comme le
Libéria, la Sierra-Léone, le Soudan du Sud et le Rwanda. Et son partenariat
avec l’Agence états-unienne pour le développement international (USAID) lui a
valu l’obtention de 880 000 dollars pour un projet en Sierra-Léone.
La « Clinton Global
Initiative »
L’ancien président américain, Bill Clinton, a créé sa propre fondation
(la William J. Clinton Foundation)
mais sa présence dans le contexte africain est surtout rendue visible par
l’organisation régulière de la « Clinton Global Initiative » (CGI).
Depuis 2005 que l’événement mobilise des centaines de personnalités
d’envergure internationale (des donateurs) afin de lever des fonds, elle
revendique un montant de 73,1 milliards de dollars d’engagements en vue de
contribuer à l’amélioration de la vie de plus de 400 millions de personnes à
travers le monde – pas seulement en Afrique.
L’Alliance pour une révolution
verte en Afrique (ARVA)
Elle est une initiative mise en place par les Fondations Gates et
Rockefeller, en 2006. Présidée par l’ancien Secrétaire général des
Nations-Unies, Koffi Annan, l’ARVA, qui dispose d’un budget initial de 400
millions de dollars, a pour objectif
« de promouvoir sur le continent une révolution verte similaire à celle
qu’a connu l’Asie, dans les années 1970 ». Le problème est que le modèle
asiatique fait l’objet de très vives critiques. Ce qui, d’ailleurs, a amené
l’activiste indienne Vandana Shiva à parler d’«invasion culturelle du système
agroalimentaire asiatique », en accusant des multinationales agricoles de
chercher à « propager le mensonge de la monoculture et de ravager la
nature sans vergogne », d’après Jeune
Afrique.
Au niveau international, on note davantage la présence de Fondations et
d’Initiatives d’origine anglo-saxonne que française, y compris dans les pays
francophones d’Afrique.
[1] Antoine Vaccaro, « Le renouveau de la
philanthropie », Le journal de l'école de Paris du management 2012/4 (N° 96),
p. 31-37. DOI 10.3917/jepam.096.0031
[2] Excepté surtout des pays comme l’Angola
(1975), le Cap-Vert (1975), Djibouti (1977), la Guinée-Bissau (1973), le
Mozambique (1975), la Namibie (1990), le Zimbabwe (1980), qui sont devenus
indépendants dans les années 70 ou plus tard.
[3] Inspirés par les expériences
en Amérique latine, des intellectuels comme l’Egyptien Samir Amin (économiste)
réfutent les théories (du développement) prônant un certain nombre d’étapes du
développement. Pour les théoriciens de la dépendance, les pays en développement
ne sauraient adopter les trajectoires et modèles de développement prônés par
les institutions internationales et l’Occident, puisque leurs structures économiques ont été bâties
sur le modèle de la dépendance. La caractéristique principale de ce modèle est
qu’il est orienté vers les choix de la métropole (pour les nations colonisées,
notamment) et ce faisant, il a généré une économie structurée autour d’un
modèle inadapté aux besoins endogènes (théorie de la désarticulation).
[4] Dans l’hebdomadaire « Jeune
Afrique » n°2720 du 24 février au 2 mars 2013, page 27.
[6] Dans
un article paru en 2009, un organe de presse en ligne titrait « La
fondation Bill Gates donne à l'Afrique et l'Inde des millions et des
OGM ». www.zdnet.fr/actualites/la-fondation-bill-gates-donne-a-l-afrique-et-l-inde-des-millions-et-des-ogm-39709433.htm
Tandis que, dans
le nouvelobs, on peut lire « Bill Gates : un bienfaiteur de l’humanité...
version OGM et nucléaire ».
[9] Seulement,
depuis 2012 où elle avait décerné un prix à l’Archevêque anglican, le
Sud-africain Desmond Tutu, la Fondation n’avait plus « trouvé » de
personnalité répondant à ses critères. C’est seulement en 2015 qu’un prix a été
décerné au Président Pohamba de la Namibie. www.moibrahimfoundation.org
