Pourquoi aime-t-on les "titres" en Afrique ?
- Une méconnaissance ou une confusion des genres ?
A tout universitaire-enseignant, il est presque automatiquement flanqué
le titre (non pas le statut, heureusement) de « professeur ». Comme
si tout enseignant-chercheur recruté à l’université acquérait de facto le grade de professeur sans
prouver ses compétences et la qualité de son travail à coups de publications de
ses réflexions ou ses résultats de recherches, pour ceux qui en font et qui publient.
Prenons le cas du Sénégal. Pour décrypter l’actualité et un certain
nombre d’évènements plus ou moins récurrents (j’évite sciemment
d’utiliser la notion sociologique de faits ou phénomènes de société), les
journalistes ont souvent tendance à solliciter les « analyses » de sociologues ou de politologues, parce que ceux-ci donnent des cours dans ces
disciplines. Par défaut, certains profanes ont tendance à croire que tout
enseignant dans une branche universitaire peut répondre à des questions
potentiellement « étudiées » par ladite discipline ou branche. De ce
présupposé, il découle également cette présomption selon laquelle, dès qu’on est qualifié
de sociologue ou de politologue (et cela ne se passe pas ainsi uniquement dans
ces domaines), l’individu a connaissance et capacité à traiter de toutes
questions intéressant ladite discipline. Face à cet abus innocent, rares sont les
« experts » qui convoquent l’éthique
de conviction pour faire observer leur proximité ou la distance
épistémologique qui les sépare de l’objet pour lequel la presse les invite à se
prononcer. Dire « Désolé, je n’ai pas moi-même travaillé sur cette
question ; c’est plutôt un champ investi par ma/mon collègue une-telle/un-tel que vous pourriez
joindre au… » est tellement difficile chez nos
« experts » ! Tout le monde veut être visible et connu !
Cette situation est d’autant plus surprenante que tout enseignant en sociologie ou en science po n’est pas forcément
sociologue ou politologue. Quand l’enseignant.e ne s’emploie à aucune
recherche en dehors de lire et corriger les travaux des étudiants et donner des
cours ; quand l’enseignant.e ne délivre ses cours qu’avec les mêmes
supports depuis plus de 5 ans (pour dire le moins) ; quand l’enseignant.e
n’a pas statutairement progressé depuis près de 10 ans qu’il/elle a le même grade,
il faut se poser des questions et s’inquiéter de ce qu’il délivre aux étudiants
et à la société qui le prend en charge.
Maintes fois j’ai entendu les mêmes « experts » intervenir à
travers des émissions radiophoniques ou à la télé pour parler, un jour, du
Sida, un autre jour, du banditisme, un soir, des malades mentaux, trois mois
après, du chômage des jeunes ou des tensions entre le pouvoir politique et
l’opposition. C’est à croire que ces savants ont effectué des recherches sur
tout et connaissent tellement les sociétés dans lesquelles ils vivent que,
normalement – si on les écoutait – tout phénomène de société devrait être
anticipé.
- A qui la faute ?
Dans les pays francophones, l’héritage de
l’administration coloniale française nous a fait aimer les appellations comme
« Monsieur le directeur ! », « Monsieur le
ministre ! », Monsieur ceci, Monsieur cela !
Cette boulimie de reconnaissance
a trainé à un seuil tel que, même après avoir quitté la fonction de ministre,
certains se voient encore rehaussés d’un monsieur
le ministre quand on s’adresse à eux.
Cet abus véhiculé par la presse, aucun de ces ministres ne daigne le relever, ne serait-ce qu’en rappelant
qu’être ministre, ce n’est guère plus qu’une fonction (non élective) exercée pour un certain temps, au travers d’un choix opéré par une autorité légitime.
Dans d’autres contextes, l’individu – quelle qu’ait été sa trajectoire –
est simplement désigné par Monsieur untel
ou Madame unetelle, en donnant son
nom de famille, voire en prononçant son prénom et son nom. Et cela ne constitue
aucunement un acte irrévérencieux dès l’instant où le respect dû à l’individu
est considéré comme de fait. De même qu’il ne traverse pas l’esprit d’une
personne de regarder l’autre en le dévalorisant, de même cela n’a-t-il aucun
sens de sur-valoriser l’autre, uniquement parce qu’il a occupé telle ou telle
position.
De fait, c’est la confusion entre fonction et statut qui semble être
problématique, au-delà des habitudes sédimentées par l’héritage dans la sphère
publique.
Dans certains pays africains francophones, cette confusion est de moins
en moins forte. C’est le cas au Sénégal où seules persistent ces sur-valorisations dans la sphère publique
et, surtout, dans les milieux politiques. La rengaine populaire va jusqu'à considérer que "l'épouse du député est députée elle-même!". Idem pour le Mali. En Côte d’Ivoire,
le fait de « reconnaître » la trajectoire d’une
« autorité » n’en est pas moins nuancé par le plaquage amusé d’une
image de coco stratégique qui cherche à être identifié pour ce qu’il veut
« représenter » et non ce qu’il est.
En République de Guinée, le clivage et les séquelles de l’histoire politique
sont tels que, selon le bord revendiqué, les acteurs ont plutôt tendance à raser les murs ou à s’égosiller pour revendiquer leurs accointances et en
bénéficier selon leurs centres d’intérêt. Et, moins que les milieux
intellectuels, c’est plutôt les milieux économiques qui « se
vendent » afin d’être le plus proche des marchés publics. Au Burkina Faso,
le long passage de Compaoré n’a pas su totalement faire fondre l’héritage
sankariste d’un peuple qui croit en lui-même et qui n’a pas forcément besoin de
l’héritage de l'administration coloniale française (pour ne pas évoquer l'influence houphouëtiste). Il est vrai que les « cadres » de
l’administration publique burkinabè se la jouent de temps en temps, mais la hiérarchie
est vite calmée par un niveau
supérieur, au point que « l’obligation d’humilité » ne demeure jamais
loin de l’individu. S’y ajoute le fait que les mutations dans les mentalités et
dans le cadre de vie s’opèrent plus lentement au BF, contrairement à ce qui est
vite observé dans un pays comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire. Au BF, les
« nouvelles » villes ne pullulent pas encore, avec leur lot de défauts d’assainissement et de conditions minimales de sécurité et de confort. Les gens demeurent encore "sobres" sans manquer d'ambition.
Par contre, dans des pays comme le Bénin, le Togo, le Cameroun (le seul
pays francophone d’Afrique centrale où j’ai été ; et, pour en avoir déjà parlé
dans ce Blog, je n’évoquerai pas non plus des pays comme le Burundi ou le
Rwanda, même si ce dernier pays revendique davantage son caractère anglophone),
être ou avoir été chef, patron, ministre, waouw, que des
avantages ! C’est presque éternel, si l’on sait
« s’adapter » et retourner sa
« veste toujours du bon côté ». Le chauffeur ou le garde-du-corps
accoure pour ouvrir la portière. Les subalternes
ne te regardent jamais dans les yeux. Tout ce que le boss a dit est vrai et
sans date de péremption autre que l’arrivée d'un nouveau chef. Le journaliste de
la chaine publique qui t’interroge ne t’interrompra jamais ; c’est toi qui
lui indiqueras quand relancer. Waouw, que des avantages ! Seulement, quand
poindra la déchéance, c’est ce jour-là aussi que tu sauras que les autres en
ont « gardé » contre toi. Plus aucun ami, et tous les péchés
d’Israël seront accolés à toi. La presse évoquera ton nom au passé
« l’ancien ministre… », « l’ex-directeur général de… ». Ta
famille te traitera « d’idiot-qui-n’a-pas-su-en-profiter ». Il faut
tout faire pour reconquérir le cœur du grand
patron. Vaille que vaille ! Quitte à le retrouver dans des cercles occultes que d'aucuns embellissent par le terme "réseau".
Je n'évoque pas le Niger parce que je n'y ai jamais mis les pieds, même si le cadre professionnel m'a permis d'approcher et de rester en contact avec des Nigériens. Je prie juste pour que l'uniforme (la soldatesque!) ne soit plus tentée de luire au devant de la scène publique. Vivement que les acteurs politiques soient un peu plus responsables afin de ne pas donner de prétexte à ceux qui se déclarent en mission de remise en ordre du pays.
Je n'évoque pas le Niger parce que je n'y ai jamais mis les pieds, même si le cadre professionnel m'a permis d'approcher et de rester en contact avec des Nigériens. Je prie juste pour que l'uniforme (la soldatesque!) ne soit plus tentée de luire au devant de la scène publique. Vivement que les acteurs politiques soient un peu plus responsables afin de ne pas donner de prétexte à ceux qui se déclarent en mission de remise en ordre du pays.
Dans certains pays africains anglophones comme
le Ghana ou le Nigeria, être connu et reconnu semble très important. Y compris
dans les milieux intellectuels. Pour exemple : dans ces pays, il est
impensable d’avoir fait une thèse de doctorat et ne pas le faire savoir, ou
d’accepter que ce ne soit pas évoqué, mentionné.
Lors des séminaires et conférences auxquels j’ai eu à prendre part dans
l’un ou l’autre pays (3 fois au Ghana, une fois au Nigeria), les présentateurs
plaquaient systématiquement le titre de « doctor » à chaque
participant qui devait faire une présentation. Comme si cela était évident que
tout le monde avait son PhD. A preuve, j’ai moi-même été qualifié au Nigeria (en 2011) alors que je
n’avais qu’un MBA. Et cela m’avait fait tiqué au point de me sentir obligé (en
me hâtant de rejoindre le presidium d’où je devais effectuer mon intervention)
de rectifier le modérateur ainsi que l’agenda.
Autre pays anglophone que où j'ai également séjourné trois fois, la Tanzanie. Voici un des rares pays africains qui réussit extraordinairement à réécrire son histoire après les tumultes du passé et, retenons-nous bien, dans sa propre langue (le Swahili), à côté du médium du colonisateur occidental (puisqu'avant le Royaume-uni, les Arabes y avaient longtemps "séjourné", développant ainsi l'esclavage dans cette partie de l'Afrique). En Tanzanie, pour peu que l'individu se mette en situation, il saisira idéalement les opportunités qui s'offrent à tous. Il acquiert ainsi toutes les chances de se réaliser lui-même. Seulement, la pluralité des ethnies est telle que, pour le moment, les disparités économiques (seuil de pauvreté) entre les régions sont grandement inquiétantes. Il demeure constant que les élites tanzaniennes sont moins "bruyantes" que dans d'autres pays africains; et pourtant, les Tanzaniens sont extrêmement bien formés et de mieux en mieux informés, en Swahili.
Pour le Botswana, du peu que j'ai pu y constater, c'est encore mieux qu'en Tanzanie. Beaucoup de cadres; beaucoup d'élites intellectuelles; beaucoup de jeunes bien formés; des acteurs politiques plus que responsables au-delà des périodes pré-électorales. Mais, c'est la redistribution (rôle de l'Etat social; rôle du gouvernement) qui pose problème et qui engendre aussi des disparités économiques par endroit (rareté des infrastructures dans les zones non urbanisées; secteur touristique faiblement démocratisé dans une perspective de création d'opportunités pour les nationaux et au niveau le plus "local"; secteur minier encore plus faiblement accessible à certaines catégories de la population; etc.). Des réformes sont tout de même entreprises pour une meilleure inclusion de la communauté nationale dans la sauvegarde des patrimoines nationaux et l'accès aux chaines de valeur, notamment dans les secteurs minier (l'exploitation et le commerce du diamant, par exemple) et touristique.
Quant à la Gambie, un pays voisin du Sénégal, il est difficile de situer ses élites. Une large proportion vit à l'extérieur du pays. Ceux qui sont à l'intérieur, bien formés ou pas, n'ont pas toujours la liberté de s'exprimer. C'est la normalité qui y est suspendue... depuis de longues années.
Tout comme l'héritage français, l'influence portugaise est telle que, dans les pays africains lusophones, l'autorité et le titre y sont tellement considérés que certains n'hésitent pas à s'affubler d'un "dotor" assez souvent imaginaire. Même un Ingénieur veillera à ce que cela soit relevé pour être ainsi identifié: "O engenheiro Sr. untel". Non pas que je relativise la compétence et le niveau de qualification, mais c'est uniquement dans un pays comme la Guinée-Bissau que j'ai entendu cette attribut plaqué avant le nom dans une adresse verbale ("Monsieur l'Ingénieur untel"). Et, dans cette chère patrie de mes aïeuls, c'est un affront voire un crime de lèse-majesté que de ne pas conférer son statut à l'autorité ou ne pas souligner le titre de la personne. Dans les premiers moments de constat du crime, une célèbre phrase est généralement balancée: "Bu sebe king ki mi?" Ce qui signifie, en créole portugais: "Sais-tu qui je suis?"
Autre pays anglophone que où j'ai également séjourné trois fois, la Tanzanie. Voici un des rares pays africains qui réussit extraordinairement à réécrire son histoire après les tumultes du passé et, retenons-nous bien, dans sa propre langue (le Swahili), à côté du médium du colonisateur occidental (puisqu'avant le Royaume-uni, les Arabes y avaient longtemps "séjourné", développant ainsi l'esclavage dans cette partie de l'Afrique). En Tanzanie, pour peu que l'individu se mette en situation, il saisira idéalement les opportunités qui s'offrent à tous. Il acquiert ainsi toutes les chances de se réaliser lui-même. Seulement, la pluralité des ethnies est telle que, pour le moment, les disparités économiques (seuil de pauvreté) entre les régions sont grandement inquiétantes. Il demeure constant que les élites tanzaniennes sont moins "bruyantes" que dans d'autres pays africains; et pourtant, les Tanzaniens sont extrêmement bien formés et de mieux en mieux informés, en Swahili.
Pour le Botswana, du peu que j'ai pu y constater, c'est encore mieux qu'en Tanzanie. Beaucoup de cadres; beaucoup d'élites intellectuelles; beaucoup de jeunes bien formés; des acteurs politiques plus que responsables au-delà des périodes pré-électorales. Mais, c'est la redistribution (rôle de l'Etat social; rôle du gouvernement) qui pose problème et qui engendre aussi des disparités économiques par endroit (rareté des infrastructures dans les zones non urbanisées; secteur touristique faiblement démocratisé dans une perspective de création d'opportunités pour les nationaux et au niveau le plus "local"; secteur minier encore plus faiblement accessible à certaines catégories de la population; etc.). Des réformes sont tout de même entreprises pour une meilleure inclusion de la communauté nationale dans la sauvegarde des patrimoines nationaux et l'accès aux chaines de valeur, notamment dans les secteurs minier (l'exploitation et le commerce du diamant, par exemple) et touristique.
Quant à la Gambie, un pays voisin du Sénégal, il est difficile de situer ses élites. Une large proportion vit à l'extérieur du pays. Ceux qui sont à l'intérieur, bien formés ou pas, n'ont pas toujours la liberté de s'exprimer. C'est la normalité qui y est suspendue... depuis de longues années.
Tout comme l'héritage français, l'influence portugaise est telle que, dans les pays africains lusophones, l'autorité et le titre y sont tellement considérés que certains n'hésitent pas à s'affubler d'un "dotor" assez souvent imaginaire. Même un Ingénieur veillera à ce que cela soit relevé pour être ainsi identifié: "O engenheiro Sr. untel". Non pas que je relativise la compétence et le niveau de qualification, mais c'est uniquement dans un pays comme la Guinée-Bissau que j'ai entendu cette attribut plaqué avant le nom dans une adresse verbale ("Monsieur l'Ingénieur untel"). Et, dans cette chère patrie de mes aïeuls, c'est un affront voire un crime de lèse-majesté que de ne pas conférer son statut à l'autorité ou ne pas souligner le titre de la personne. Dans les premiers moments de constat du crime, une célèbre phrase est généralement balancée: "Bu sebe king ki mi?" Ce qui signifie, en créole portugais: "Sais-tu qui je suis?"
Si cette « titrisation » pouvait s’avérer un stimulant pour
avoir le plus grand nombre de « docteurs » dans divers domaines
scientifiques, je serai le premier à dire « Let’s go for
that ! Why not? » Mais, s’il s’agit juste de revendiquer la reconnaissance des
années d’études, je poserai juste la question de savoir pour qui a-t-on fourni autant d’efforts. Pour s’élever ou pour être
élevé.e ?
Ah, j'ai oublié de vous dire qu'à la fin de cette intervention au Nigeria, le modérateur m'avait remercié avec un "Thank you doctor Correa!" Je n'avais plus qu'à rendre les armes...
Ah, j'ai oublié de vous dire qu'à la fin de cette intervention au Nigeria, le modérateur m'avait remercié avec un "Thank you doctor Correa!" Je n'avais plus qu'à rendre les armes...
Cher-e-s ami-e-s de la Presse africaine, de grâce, traitez les
individus sur un même pied d’égalité. Désignons-nous les uns les autres avec
respect et par le nom. A mon avis, cela permettra à certains de garder les pieds sur terre et cesser de
se donner des statuts, pour des fonctions qu’ils n’exercent plus, quelle que soit la raison (je m’exprime davantage au masculin parce que, jusqu’ici très peu de femmes adoptent cette attitude ; mais qui sait ?).
Si l’individu a honte de se reconnaître « ancien ministre »,
c’est qu’il n’avait pas bien travaillé
pour le peuple. Isn't it?
