dimanche 28 juin 2015

LETTRE A MES FRERES ET SŒURS AFRICAINS DU BURUNDI

 Tugiramahoro, frères et sœurs,

Après ce qu’il s’est passé au Burkina Faso et qui a été marqué par l’abandon du pouvoir par le président Blaise Compaoré, le 31 octobre 2014, les yeux des partisans de la démocratie en Afrique étaient braqués sur un certain nombre de pays avec l’espoir que le message des peuples soit compris par leurs dirigeants respectifs.

Dans la liste des Etats africains francophones (ou anciennement francophones) où une élection présidentielle était déjà – ou est encore – à l’ordre du jour, pour les années 2015 et 2016 notamment, le Togo, la République démocratique du Congo (RDC), le Rwanda mais aussi le Burundi. (Pour un regard plus large sur les élections en Afrique mises en agenda, voir 
http://www.jeuneafrique.com/43179/politique/carte-interactive-o-et-quand-se-tiennent-les-lections-de-2015-en-afrique/)

Si, pour le Togo, il n’est pas encore inscrit une limitation de mandat dans la constitution, par contre, dans les trois derniers pays cités, le mandat de leurs chefs d’Etat respectifs est bien arrivé à terme. Du moins, pour la RDC et le Rwanda. Ici et là, l’enjeu actuel consiste dans le changement des textes, afin de permettre aux présidents en place de continuer à exercer le pouvoir. Pour le Burundi, la problématique se présente sous un aspect plus diffus, en termes d’interprétation des « Accords d’Arusha » signés le 28 août 2000, sous l’égide de Nelson Mandela, icône parmi les rares icônes dont l’Afrique peut s’enorgueillir (pour accéder au texte final desdits « Accords » http://icoaf.org/docs/Burundi/Accord_Arusha.pdf). 

De l’esprit de la lettre

Disons-le d’emblée, nous ne sommes pas juriste, encore moins spécialiste des Constitutions. Mais, pour avoir expérimenté de l’intérieur le cas survenu au Sénégal en 2011 (en tant que Scout-médiateur puis, lors des deux tours de l’élection présidentielle de 2012, en tant que superviseur des observateurs scouts, avec la Commission justice et paix du diocèse de Dakar), où ce même problème d’interprétation du texte constitutionnel a soulevé la rancœur autant entre les acteurs politiques, d’une part, qu’entre le gouvernement et une forte frange du peuple, d’autre part, nous mesurons pleinement la portée de l’expression « le sens des mots ». Car, il est vrai, il s’agit, avant tout, de mots [et de signes] agencés pour constituer une phrase. Et de phrases agencées pour former un texte, la lettre. Un texte écrit par des gens bien intentionnés que l’on se plaît bien d’appeler experts. On ne saurait douter de leur volonté d’avoir un texte compréhensible pour tous, dans un sens le moins embrouilleur possible ; l’idée étant de décliner dans un même esprit l’esprit qui aura inspiré la lettre (en commençant par le préambule) et l’esprit à travers lequel la lettre s’offre à l’interprétation. En résumé, les mots ne sont pas seulement des signes calligraphiques ; les mots restituent aussi une pensée, une intentionnalité.

Revenons au cas concret des « Accords d’Arusha  pour la paix et la réconciliation au Burundi » entrés en vigueur le 1er novembre 2001. C’est l’article 7 relatif au pouvoir exécutif qui mentionne précisément la question des élections présidentielles et du mandat du président de la république. Nous relèverons essentiellement ses alinéas 1a, 1c et 3, en les reproduisant tel quel (la lettre), dans un premier temps.

« Article 7 (Le pouvoir exécutif )
1.
a) La Constitution stipule qu’à l’exception de la toute première élection présidentielle, le Président de la République est élu au suffrage universel direct, chaque électeur ne pouvant voter que pour un seul candidat. Le Président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages exprimés. Si la majorité n’est pas obtenue au premier tour, un second tour est organisé dans les 15 jours qui suivent.
b)  (…)
c)  Pour la première élection, qui doit être tenue durant la période de transition, le Président est élu indirectement ainsi qu’il est indiqué plus loin, au paragraphe 10 de l’Article 20.
2.         (…)
3.         Il est élu pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. Nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels. »

Promenons-nous maintenant dans les dédales juridiques de l’interprétation du texte. En véritable profane, répétons-le ! Néanmoins, afin d’atténuer les risques propres à l’aventurier (nous pensons notamment à ces Subsahariens qui affrontent la Méditerranée, mais c’est là un autre sujet !), nous nous limiterons à une lecture naïve, simpliste mais compréhensible dans l’esprit, du moins, nous l’espérons.

L’alinéa 1a souligne que « La Constitution stipule qu’à l’exception de la toute première élection présidentielle, le Président de la République est élu au suffrage universel direct (…). » De quelle « toute première élection présidentielle » s’agit-il ? C’est l’alinéa c qui y répond : « Pour la première élection, qui doit être tenue durant la période de transition (…) ». A moins qu’une séquence de l’histoire et de la mémoire humaine (pas seulement celle des Burundais) n’ait été effacée, la période de transition s’est plutôt déroulée relativement comme prévue. Les 18 mois ont été gérés, alternativement, entre le Major Pierre Buyoya et Domitien Ndayizeye (qui fut son vice-président dans la première partie de la transition). Rappelons à nouveau que les « Accords d’Arusha » sont entrés en viguer en novembre 2001.

Après mille péripéties, tensions et rebondissements aux soubassements militaro-ethniques, une élection présidentielle a bien eu lieu au Burundi, le 19 août 2005. Nous ne parlons surtout pas de transition. Une véritable élection présidentielle, à l’issue de laquelle Pierre Nkurunziza du Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD) est élu président de la république et investi le 26 août de la même année. 2001, 2005. Pierre Buyoya, Domitien Ndayizeye. Fin de la transition. Car, à partir de l’élection présidentielle d’août 2005, il ne s’agit plus de parler de phase de transition. Et, l’alinéa 3 de cet article 7 nous dit ceci :

« Il est élu pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. Nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels »

Certains se demandent si c’est la présidentielle de 2005 qui constitue ou non la toute première élection présidentielle. Que ce soit par oui ou par non (laissons à la cour constitutionnelle burundaise le plaisir de s’en occuper), en réalité, la réponse importe peu. Tant qu’on admet qu’il s’est bien agi d’une présidentielle! Et que cette élection est bien comprise dans le décompte des mandats. Car, c’est là tout le sens à rechercher dans le groupe de mots "(…) à l’exception de la toute première élection présidentielle (…)". Sur quoi porte l’exception ? Sur l’élection elle-même, comme le soutiennent des voix partisanes, ou plutôt, sur le mode du scrutin « (…) le Président de la République est élu au suffrage universel direct (…) » ? Pour les souteneurs de la seconde ligne d’interprétation, la fin de la phrase indique d’autant le lien avec la partie précédente (« (…) chaque électeur ne pouvant voter que pour un seul candidat. »). Parce que, dans la phase de transition, il y avait Pierre Buyoya et Domitien Ndayizeye. Et les Accords définissaient qu’ils devaient exercer le pouvoir l’un après l’autre. Et, en 2005, l’élection présidentielle s’est bel et bien déroulée au suffrage universel direct. Ce ne fut point le parlement qui a élu Pierre Nkurunziza, encore moins un gentlement agreement qui serait issu des « Accords ». Car, l’alinéa 1c ne concernait que le contexte d’avant cette élection de 2005 :

« Pour la première élection, qui doit être tenue durant la période de transition, le Président est élu indirectement ainsi qu’il est indiqué plus loin, au paragraphe 10 de l’Article 20. »

Ainsi, de mon humble point de vue de profane, c’est la peur – ou l’opportunisme – qui a poussé les membres de la cour constitutionnelle à déclarer recevable la candidature du président sortant, et non un nombre de mandat non atteint. Elu la première fois, en 2005, l’actuel président de la République burundaise a été réélu en 2010 et termine ainsi son second mandat présidentiel en 2015. Toute candidature de sa part constitue une entorse à la lettre et à l’esprit des « Accords d’Arusha ». C’est comme si Pierre Buyoya ou Domitien Ndayizeye manifestaient une candidature en 2005, sous le prétexte que le texte, la lettre, n’avait pas clairement stipulé leur sortie du jeu électoral pour favoriser une nouvelle dynamique de démocratie et de paix dans le pays, l’esprit de la lettre. A ce jeu, toute interprétation devient permise.

Une telle perspective ne fait que remettre en cause le nouvel élan envisagé au travers de l’Ibanga (secret et sens de la responsabilité), de l’Ubupfasoni (dignité ou respect d’autrui et de soi-même). Comment appréhender l’Ubuntu (humanisme et personnalité) quand le chef n’a pas le respect de la parole donnée (ce dont témoigne toute candidature se fondant sur la constitution à honorer dans son esprit et dans la lettre) ? C’est proprement anti-africain que de ne pas avoir de parole ou ne pas honorer celle-ci.

Le peuple ne pouvant se remettre à Dieu et attendre le salut existentiel, il est nécessaire d'agir. Mais, en gardant la démocratie et la paix comme fil rouge.

Du rôle des acteurs

A ce niveau, chers frères et sœurs Africains du Burundi, nous allons directement partager quelques idées qui nous semblent exploitables dans le contexte actuel. Parce qu’au moment où s’écrivent ces lignes, le camp du pouvoir refuse de retirer la candidature du président actuel et n’envisage pas le report des élections communales et législatives, tel que proposé par le Facilitateur désigné par l’Organisation des Nations-Unies (ONU), encore moins la présidentielle de Juillet 2015. Mais, pouvait-on s'attendre à autre chose? Pour bien négocier, il faut jauger les forces en présence; et, pour l'heure, c'est le camp du pouvoir qui tient le bâton, la carotte... et la montre. Mais, pas le temps et l'à venir

De qui faut-il tenir compte pour une sortie de crise ? Les tensions actuelles concernent et intéressent plusieurs parties prenantes. Quels rapports ou que faut-il attendre de chacune d’elles ?

Le président P. Nkurunziza constitue le problème, de par sa candidature. Cependant, comme je le disais à un ami Burundais, il fait partie de la solution. Aucune solution intelligente ne saurait prospérer sans lui. L’approche prospective voudrait donc que des scénarios de sortie de crise soient élaborés, en tenant compte de lui, comme hypothèse récurrente.

Scénario 1 : Laisser-faire (Business as usual). Faut-il le laisser participer à la prochaine présidentielle dès l’instant où, légalement vôtre ! l’autorité validante a validé sa candidature ? Tout le monde a suivi la fuite du pays d’un membre de cette institution ; ce n’était certainement pas pour raisons médicales. Comptant le nombre de morts depuis ces 6 derniers mois, les acteurs peuvent choisir de céder et d’essayer de marquer clairement leurs positions lors du scrutin de Juillet 2015. Mais, ce qui s’est passé au Sénégal avec la candidature jugée de trop de Abdoulaye Wade, en son temps, n’est pas nécessairement transposable partout, en Afrique. Un peuple est censé être matûre et doit savoir se déterminer en choisissant celui à qui il confie les rènes du pouvoir. C’est dans l’esprit ! Parce que, dans les faits, il faudrait beaucoup plus que des intentions et de la bonne volonté pour pouvoir participer effectivement et massivement à une élection, puis la surveiller jusqu’à la publication des résultats. Quel crédit accorder alors aux organisateurs ? Qui pour rassurer le peuple quant à la transparence du processus, d'un bout à l’autre ? Quand des questions de majorité ou de minorité ethnique s’en mêlent, y compris au sein des casernes, il y a de quoi s’asseoir autour de la table pour étudier chaque aspect de la problématique.

En prenant en charge ces questions largement ouvertes, certainement que le scenario 1 pourrait être envisageable. Mais, il ne conviendra pas à tout le monde, c'est sûr.

Scénario 2 : Une alternative de moyenne portée ? Comme nombre de ses pairs chefs d’Etat, Nkurunziza dit aussi qu’il a du travail à achever. Faut-il lui accorder 2 ou 3 autres années, sous forme de prorogation exceptionnelle du mandat actuel (à voter par le parlement), afin qu’il réalise ses derniers projets ? Si l’on se veut lucidement naïf, on peut croire que l’enjeu pour lui est à ce niveau. Mais, il n’est pas bien difficile de comprendre qu’il ne s’agit pas simplement de marquer une empreinte de bâtisseur dans l’histoire du Burundi. Pierre Nkurunziza a-t-il des casserolles qu’il n’a pas eu le temps de mettre en ordre ? A-t-il des vélléités de dictateur imbu de son pouvoir et convaincu d’être l’élu ? Ou est-il simplement pris en otage par son entourage, au point de ne pouvoir prendre du recul par rapport aux décisions qui lui sont prêtées ? En tous les cas, le va-t-en guerre n’est jamais loin qui dirige un pays où le nombre de morts s’accroit et où certains de ses proches collaborateurs tentent de lui arracher le pouvoir ou alors de fuir le pays. La situation actuelle comporte non seulement des risques sécuritaires pour les citoyens mais, indirectement, c’est l’économie qui va en pâtir pour de très longues années encore; ce qui justifierait encore un rôle à jouer de sa part, pour redresser la barque. Un autre aspect des plus pernicieux se trouve dans le réveil des passions ethniques. Comme si cela a, ne serait-ce qu’une fois et dans un quelconque pays, montré des avantages durables.

Pour ce scénario 2 aussi, il faut nécessairement se mettre autour de la table et dresser un plan-programme pour cette transition. Comment éviter que le président actuel assume plus de pouvoirs que de nécessaire ? Quel rôle de la part du parlement ? Quelle surveillance de la part de la communauté internationale ? Et, surtout, qui organisera la prochaine présidentielle ? Le dernier aspect à prendre en compte, ici, est de savoir où ira et que deviendra le président actuel. Le peuple a son mot à dire, à travers le parlement et au travers de larges consultations avec la Société civile. La communauté internationale peut également accompagner cette recherche de porte de sortie (et nous savons qu’elle le fait déjà). Mais, c’est surtout, lui, PN, qui sait ce qui est mieux pour lui et ses proches : c’est à lui de se déterminer auprès de la communauté internationale, pour que celle-ci intègre cet aspect dans la facilitation en cours. Espérons juste qu'il ne commettra pas la même erreur qu'un certain Laurent GBagbo, qui n'avait pas su saisir la balle au rebond, "encadré" qu'il était par des conseillers spirituels dont l'obédience est fort présente en Afrique du Centre et de l'Est.

Mais, s’il faut parler de phase transitoire, il faut dès à présent envisager le futur, à moyen-long terme. Notre Burundi de demain (Uburundi bwejo) ! 

Scénario 3 : Un Burundi sans P. Nkurunziza. Scénario radical, s’il en est. Faut-il, comme observé dans d’autres pays (le cas du Burkina Faso est le plus récent), remettre en cause toutes les institutions du pays, en commençant par le président de la république ? Faut-il, d’ores et déjà, envisager la non acceptation des résultats qui seront issus de la présidentielle de juillet 2015 (si elle a lieu !) ? Le boycott des élections municipales et législatives du 29 juin 2015 (pouvait-il en être autrement, dans la mesure où le pouvoir ne veut pas faire aveu de faiblesse et doit profiter des tergiversations à l’international pour marquer son territoire) augure déjà une non participation d’une partie du peuple (pour ne pas engager toute l’opposition) à la prochaine présidentielle. Même si c’est là un dessein envisagé par le pouvoir en place, ce cas de figure ne comporte que des dangers qui pourraient se traduire par une autre période d’instabilité, avec d’autres morts, éventuellement.

Plus que pour les précédents scénarios, celui-ci engage plus radicalement et plus subitement le basculement vers un futur plus qu’incertain. Les rapports de force seraient le seul paramètre décisionnel, jusqu’à concurrence de la rupture économique du pays et d’un nombre exponentiel de refugiés chez les voisins du Burundi. Chacun accueillant la composante ethnique qui lui est la plus proche, historiquement, et pour de nouvelles alliances destabilisantes, à l’échelle de la sous-région.

Le scénario 3 est celui du chaos prévisible. La démocratie et la paix (stabilité) ne sauraient le cautionner. Par contre, garder ce scénario à l’esprit devrait permettre de mieux s’éloigner des germes du chaos. Mais, cela concerne tout le monde : l’Union africaine, la communauté internationale, le régime en place, le peuple de l’intérieur comme les Burundais de l’extérieur.

De la diaspora burundaise ou la dynamique « Uburundi bwejo »

Nous la savons plus que mobilisée. De la Suisse, où cette lettre est rédigée, nous suivons pas à pas les différentes manifestations qu’elle organise pour sensibiliser, alerter mais aussi pour lever des fonds à envoyer « au pays » dans le but de soutenir le peuple dans cette période difficile. Si, en Suisse, beaucoup de manifestations se passent à Genève, devant le palais des Nations-unies, dans d’autres pays occidentaux, les cadres symboliques comme la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye (Pays-Bas) voient beaucoup de Burundais et des sympathisants défiler avec slogans scandés et banderoles étendus.

Toutefois, malgré la peur qui l’habite de voir le pays basculer à nouveau dans des tensions ethniques inextricables – qui risquent de rejaillir dans les relations entre Burundais de l'extérieur, la diaspora burundaise ne semble pas encore avoir une approche claire et cohérente pour aborder la problématique. Beaucoup de rencontres, beaucoup de discussions, une présence sur les réseaux sociaux… Et aussi, beaucoup de coups de fil au pays pour se tenir informée. Mais, au total, la ligne directrice de son action n’est pas encore bien déterminée. C’est que, mes frères et sœurs de la diaspora, vous comptez quelque peu trop sur les Nations-unies et leurs émissaires (Médiateur, Facilitateur et, prochainement Observateurs ou autres). C’est mon humble avis. L’ONU a un rôle à jouer et elle s’efforce de le jouer. Cependant, compte tenu du fait que, avant et après cette situation, ce sont les Burundais qui auront à s’occuper de leur pays (bien sûr, avec l'aide extérieure), il est nécessaire que les filles et fils du Burundi, où qu’ils soient, s’impliquent dans la recherche de solutions. Envoyer de l’argent au pays, rien de plus noble. Mais, pendant combien de temps encore pourrez-vous agir ainsi ? Sachant toutes les difficultés qu’il y a à gagner de l’argent en Occident (malgré ce qu'en pensent certains de nos frères et sœurs africains), est-il réaliste de seulement espérer que le régime en place soit raisonnable, ou que l’ONU trouve la solution ? (parce que, du côté de la sous-région, Ponce pilate a aussi ses disciples, et au niveau de l'Union Africaine, oups, les micros sont éteints, en panne, faute de budget!).

Nous restons convaincus que chacun peut jouer sa partition pour une sortie de crise, l’essentiel étant de chercher une cohérence d’ensemble, une harmonie. Dans cette optique, voici quelques idées qui nous ont traversé l’esprit.
  • Pourquoi ne pas, dès à présent et comme l'envisageait les "Accords d'Arusha", amorcer une réflexion portant sur la manière d'éradiquer les références communautaires (identitaires) dans l'espace public burundais? Si une des racines du mal se trouve dans le repli identitaire que perpétue la mémoire (négative), l'histoire de l'humanité et l'histoire singulière d'un pays voisin ont montré que entretenir la rancoeur à travers des tensions culturelles, c'est, insidieusement, vendre aux générations suivantes un héritage non nécessaire mais qu'elles seraient tenues de revendiquer pour ne pas trahir l'histoire. Il faut nécessairement que les acteurs du présent proposent une trajectoire d'avenir qui soit porteuse d'espoir et d'épanouissement. 
Pour avoir vécu à l'intérieur puis à l'extérieur, pour avoir expérimenté d'autres perspectives, pour avoir mesuré les avantages de la stabilité pour chacun et, surtout, pour les enfants burundais qui vivent avec vous dans des contextes où toutes les chances leur sont offertes pour s'épanouir, bon gré mal gré, nous postulons que la diaspora burundaise porte aussi les mêmes ambitions pour les frères, soeurs et enfants restés au pays. Nous en sommes convaincus.

Les intellectuels et technocrates burundais sont nombreux qui, de l'intérieur comme de l'extérieur, peuvent jouer un rôle dans cet effort de reconstruction de l'identité burundaise (même si, comme partout ailleurs, certains d'entre eux ont déjà vendu leur âme au diable). Et, en rapport avec la société civile et les partenaires et amis du pays, ils peuvent assurer un portage intelligent et planifié de cette dynamique de transformation de l'être burundais.

Il ne s'agit pas de recréer la roue ; les crises identitaires n'ont pas commencé au Burundi. Il suffit juste de regarder autour de soi et essayer de valoriser les bonnes pratiques observées chez les voisins. Avec la mesure burundaise.
  • Nous savons que, sur les réseaux sociaux, la diaspora burundaise est très présente. Pourquoi ne pas élargir cette démarche, dans une perspective qui consisterait dans la mise en place d’un site Web plus élaboré et plus intégré (principe de convergence). Celui-ci devrait s’offrir comme plateforme où transite un grand nombre d’informations et de données, selon ce qui intéresse les Burundais de l’intérieur et de l’extérieur, ainsi que tous les autres acteurs de cette crise, parmi lesquels le régime en place.
  • A côté de l'information en continu, une des rubriques de la plateforme consisterait dans le listing des acteurs politiques jouant un rôle dans cette crise. Il s’agirait de lister, du côté du pouvoir tout comme du côté de l’opposition, tous ceux qui, par des propos, par des actes ou simplement par des attitudes (refus de s’exprimer, par exemple) influent ou peuvent influer sur l’évolution de la crise.
  • Pour chaque personne inscrite sur cette liste, l’actualisation des informations recueillies permettrait de la classer selon les feux vert (partisan du peuple), jaune (posture inquiétante ou trouble) ou rouge (opposé au peuple).
  • Le but serait de mettre la pression sur les acteurs politiques (d’un camp comme de l’autre) afin de les alerter sur les enjeux du Burundi de demain (Uburundi bwejo). La question serait la suivante : sur qui le Burundi de demain peut-il compter ? Ou, de façon plus prosaïque, qui veut faire partie de la dynamique du Burundi de demain ?
En plus de mettre la pression sur les acteurs politiques, une telle démarche peut également renforcer l’étau autour des proches du président, sachant que, après tout, il s’agit de leur participation individuelle au projet Uburundi bwejo qui est en jeu. Pour l’heure, chacun peut revendiquer une proximité d’avec le président en place mais, si celui-ci devait quitter le pouvoir, il n’est pas dit qu’ils trouveraient tous de la place dans ses valises.

Par ailleurs, c’est là aussi l’occasion pour la diaspora burundaise de travailler davantage avec les journalistes restés au pays. Etant donné les difficultés actuelles de la Presse burundaise, les journalistes pourraient, comme dans toute démocratie, continuer à jouer un rôle majeur en relatant les faits et discours (textes, vidéos, sons) des parties prenantes de cette crise, avec les moyens du bord. Toutes ces informations pourraient se retrouver sur la plateforme, page quasi-éternelle qui ne disparaitrait que par piratage ou haut-faits de gens mal-intentionnés.

La société civile burundaise devrait également jouer un rôle majeur dans cette perspective. Elle a déjà énormément d’expériences qui pourraient être bénéfiques pour aujourd’hui comme pour demain. Encore doit-elle relever le défi de la manipulation multiforme possible.

C’est là aussi l’occasion de collaborer avec les institutions internationales et les pays amis du Burundi. Tous les acteurs listés (pour ne pas dire fichés) seraient « suivis » dans leurs rapports avec les structures financières étrangères (banques, courtiers, etc.), afin de s’assurer qu’il n’y a pas de pratiques de spoliation ou d'évasion des ressources du pays. Pour ce faire, il faudra tout de même présenter des "garanties de non réglements de compte". Car, Uburundi bwejo ne doit pas présenter un visage de vendetta. A notre avis, rien que de voir son nom en jaune ou en rouge devrait suffire à se remettre en question, à tendre à se racheter.

Dès lors, le challenge pour la diaspora consisterait à commencer par définir les critères pour cadrer le vert, le jaune et le rouge. L’arbitraire n’a jamais réglé un problème. Il ne fait que reporter la survenue du problème suivant. Et c’est en cela que, même du côté de la diaspora burundaise, une chutte dans la liste ne doit pas être exclue. Il ne faut pas s’y tromper, toute la diaspora ne parle pas le même langage. 

Et, permettez-nous cette précision: quand nous parlons de diaspora en tant qu'acteur, nous postulons de facto qu'elle peut jouer un rôle de médiateur dans la crise observée au pays et qui l'affecte au premier degré ("il arrive des moments où, croiser les bras, c'est se laisser mourir soi-même"). Notre évocation ne concerne certainement pas les politiques (membres de l'opposition ou partisans du régime) qui vivent hors du pays. Nous considérons que, sans vraiment écarter ces politiques, la diaspora non politique peut offrir des perspectives non biaisées par des intérêts autres que le destin du pays et de la population burundaise. Encore faudrait-il qu'elle se structure (organisation et responsabilisation objective) et, chose des plus difficiles, qu'elle transcende le débat et les postures passionnels, identitaires. Et que, par la suite, les mandataires fassent l'effort de prendre langue avec les acteurs de tous bords qui sont  au pays, car ce n'est pas en se lançant des flèches sur les chaines de télévision françaises que l'on contribuera à trouver une solution heureuse POUR TOUS (l'esprit de majorité).

L’heure est à l’agenda du futur, les Burundais devraient savoir avec qui compter. 


Musigare amahoro (Paix sur vous) !